| Les
Laminak à Saint-Pée, au pont d'Utsalea |
Il y a quelques deux ou trois cents ans, les Laminak,
dit-on, avaient une demeure à Saint-Pée, sous le pont d'Utsalea.
Mais, on avait beau y regarder, personne ne pouvait rien savoir de cette
retraite.
Une fois, cependant, raconte-t-on, un de ces Laminak
allait mourir. Ses compagnons savaient fort bien que son heure était
venue ; et, fatalité, il ne pouvait absolument pas trépasser,
sans qu'un être humain -qui ne fût pas un Lamina- fût
venu le voir et eût récité devant lui une prière,
si petite fût-elle !
Les Laminak avaient un ami à Gaazetchea ; l'un
d'entre eux s'en fût au près de lui :
Par grâce, vous allez venir jusque chez nous !...
Un de nos compagnons est très mal, et il ne pourra exhaler son dernier
souffle que vous ne l'ayez vu et que vous n'ayez dit une petite prière
pour lui. Vous aurez un beau salaire : une somme de cinquante francs, sans
compter quelques étrenne.
Cinquante francs n'étaient pas alors faciles à
gagner... La femme de Gaazetchea se résout donc à l'expédition,
et advienne que pourra !...
Tandis qu'ils s'acheminaient tous les deux vers le pont
d'Utsalea, le Lamina dit à sa compagne :
S'il vous arrive d'entendre quelque bruit, tout à
l'heure, tandis que vous sortirez de chez nous, ne regardez pas, je vous
prie, en arrière ! Allez toujours votre chemin, droit devant vous.
Sans cela, vous perdrez votre cadeau, et vous ne vous en serez même
pas doutée.
- C'est bien. Je ne vais certes pas regarder en arrière
!
Les voilà donc près du pont d'Utsalea.
Il leur fallait traverser, pour entrer dans la maison. Le Lamina frappe
l'eau avec une sienne baguette, et, tout de suite, l'onde de divise en
deux parts. Tous deux ils passent ; et, derechef, de sa baguette, le Lamina
frappe l'eau qui reprend immédiatement sa place.
La femme pénètre dans la maison ; elle
dit une prière devant le Lamina expirant et s'apprête à
sortir.
Mais les Laminak n'entendaient pas qu'elle s'en allât
ainsi, sans s'être du tout restaurée : Elle mangerait bien
une bouchée tout au moins !
Ils lui servent donc un fort bon repas ; et puis, en
plus d'une somme de cinquante francs, ils lui remettent une tabatière
en or.
Ravie, elle s'en retournait donc chez elle. Tout à
coup, entendant quelque bruit, elle tourne la tête... Adieu ! Sans
même qu'elle s'en rende compte, elle perd... sa tabatière
en or !
Toujours avec son Lamina, elle arrive au bord de l'eau.
Comme précédemment, le Lamina prend sa baguette et frappe.
Mais, cette fois, l'eau ne s'est point divisée.
Il frappe encore une fois ; mais, encore une fois bien
inutilement. Dès lors, le Lamina savait pourquoi l'eau ne se divisait
pas ; mais il n'osait pas s'en ouvrir à sa compagne. Une dernière
fois, il frappe avec la baguette... Et l'eau de demeurer toujours immobile
!
Le Lamina dit alors à la femme :
Vous devez avoir, sur vous, quelque petite chose à
nous et que vous aurez prise par mégarde ?
Elle veut dissimuler et répond :
Je ne crois pas, Madame Lamina !... à moins que
ce ne soit quelque épingle...
Elle se fouille et dit :
Non, non, je ne trouve rien.
- Cependant, je n'arrive pas à diviser l'eau !...
Et dès lors, si vous ne dites pas votre larcin, nous voilà
ici pour un moment !
Et la bonne femme de dire alors : Tout ce que j'ai sur
moi, c'est un tout petit peu de votre pain que j'ai pris dans le coin de
mon mouchoir, afin de montrer chez moi combien il est blanc. (Il l'était,
dit-on, plus même que la neige.)
- C'est une chose qui peut arriver à tout le monde...
Mais on ne peut rien emporter de chez nous. Voilà pourquoi vous
me rendrez ce pain, je vous prie, personne ne devant jamais rien voir de
ce qui nous appartient.
La brave femme lui rend donc le pain, et à peine
la baguette a-t-elle effleuré l'eau, que, tout de suite, cette eau
s'entr'ouvre et se range.
En même temps aussi s'évanouissait le Lamina...
La pauvre femme de Gaazetchea, cette nuit, y gagna d'avoir
fait son voyage pour rien, car, tandis qu'elle s'en revenait, les cinquante
francs fondirent eux aussi dans sa poche !
Voilà pourquoi, de nos jours encore, nous ne savons
pas au juste des Laminak, ni ce qu'ils sont, ni de quoi ils se nourrissent,
ni dans quelles habitations ils vivent.
Tiré de "Légendes Basques"
de Jean Barbier, aux Editions Elkar - 1983
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| Le
Lamina et le tailleur de pierre |
Voilà bien bien longtemps, dit-on, il y avait un
tailleur de pierre.
Estimant qu'il se fatiguait à frapper contre la
pierre et qu'il lui valait mieux être autre chose, il voulu être
riche.
Comme il y avait en ce temps-là beaucoup de Laminak,
un de ces Laminak l'entendit et, sur-le-champ, le fait riche.
Mais, sous prétexte qu'il y avait encore plus
puissant que lui, il en eut assez de son sort, et il voulut être
Empereur. Et le Lamina le fit Empereur.
Par un été brûlant, il fut importuné
par le soleil, et il réfléchit qu'il lui valait mieux être
Soleil. Et le Lamina le fit Soleil.
Mais, le temps s'étant un peu brouillé,
un nuage se mit devant lui, et, offusqué, il pensa qu'il lui valait
mieux être nuage. Et le Lamina le fit Nuage.
Mais tandis qu'il déversait des trombes de pluie
sur la terre, il observa qu'il n'agitait même pas certains gros rochers,
et plus tôt que nuage il eût mieux aimé être rocher.
Et le Lamina le fit Rocher.
Mais un marteau de fer à la main, un homme le
fit sauter morceau par morceau, et il cria qu'il lui fallait être
cet homme-là. Et, l'ayant fait Tailleur de pierre, le Lamina lui
dit en le persiflant :
Qui a l'un veut avoir l'autre ! Te voilà aussi
avancé que devant ! Depuis maintenant, demeurons ainsi : moi Lamina
et toi Tailleur de pierre.
Et le Lamina ne reparut plus jamais au tailleur de pierre.
Tiré de "Légendes Basques"
de Jean Barbier, aux Editions Elkar - 1983
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| Le
fer à cheval et les cerises |
Une fois, tandis qu'ils allaient par le Pays Basque, le
Seigneur Jésus, lui montrant par terre quelque chose, dit à
Saint-Pierre : Ramasse de terre ce fer à cheval. Mais Saint-Pierre,
à la dérobée, d'un coup de pied, chasse le fer à
cheval, en se disant par devers lui-même : Pourquoi recueillir cette
méchante ferraille ?
Le Seigneur Jésus, alors, à la dérobée
lui aussi, releva lui-même le fer, et, en arrivant au village, il
le vendit deux sous à un forgeron. Ensuite, avec ces deux sous,
il acheta des cerises. Et ils se remirent en route.
Il faisait atrocement chaud. Saint-Pierre, la bouche
desséchée, regardait de tous les côtés, et se
disait : N'allons-nous donc pas voir, par ici, une petite source seulement
?
Dans ce même moment, et comme si de rien n'était,
le Seigneur Jésus laissa tomber de sa poche une cerise. Saint-Pierre
s'en saisit tout de suite et la porta gloutonnement à la bouche,
craignant d'être vu par le Seigneur Jésus.
Un peu plus loin, une fois, deux fois, dix fois, vingt
fois, ce fut le même manège encore : le Seigneur Jésus
jetait les cerises, et Saint-Pierre les mangeait jusqu'à la dernière.
Ils s'arrêtèrent ensuite un instant sous
le couvert d'un arbre, et le Seigneur Jésus dit à Saint-Pierre
: Si, une fois seulement, tu t'étais courbé pour relever
le fer à cheval, tu n'aurais pas eu à te baisser vingt fois
pour manger les cerises !
Tiré de "Légendes Basques"
de Jean Barbier, aux Editions Elkar - 1983
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| La
nappe, l'âne et le bâton |
En d'autres temps, dans une maison, il y avait trois fils.
Un jour, l'aîné dit sa mère : Mère,
faites vite les petits pains, que je m'en aille ensuite faire fortune.
La mère fait les petits pains, et le fils s'en
va par monts et par vaux. Tandis qu'il s'en allait ainsi, sur le bord d'une
rivière il rencontre le Seigneur Jésus et Saint-Pierre.
Le Seigneur Jésus l'appelle et lui dit : Dis,
jeune homme, est-ce que, en échange d'une récompense, tu
nous passeras de l'autre côté ? - Mais certainement ! Et notre
jeune homme les transporta donc de l'autre côté.
En récompense, alors, le Seigneur Jésus
lui donna une nappe et lui dit : Tiens, prends cette nappe. Toutes les
fois que tu auras faim ou soif, il te suffira de dire : Nappe, étends-toi
! et, sur cette nappe, aussitôt, tu auras tout le boire et le manger
qu'il faudra.
Enchanté d'avoir déjà fait fortune,
le jeune homme reprend aussitôt le chemin de la maison. Et il allait,
il allait toujours. Le soir, il parvient à une auberge. En allant
se coucher, il confie la précieuse nappe aux gens de l'auberge et
leur dit : je vous en prie, ne vous hasardez pas à dire à
cette nappe : Nappe, étends-toi ! - Que non, bien certainement !
Mais le jeune homme était à peine couché,
que les hôteliers disaient à la nappe : Nappe, étends-toi
! Et aussitôt, brist , brast (comme par enchantement),
sur la nappe s'alignèrent des aliments et des boissons à
n'en pas finir ! Je laisse à penser l'effarement de ces gens !
Le lendemain, à peine se fut-il éloigné
de l'auberge que notre garçon, du reste absolument affamé,
étendait la nappe sous un arbre et disait : Nappe, étends-toi
! Mais il eut beau dire, il eut beau répéter, la fausse nappe
demeura dégarnie. Et le pauvre garçon, tout hébété
de douleur, s'en retourna chez lui sans avoir fait fortune.
Bien vite après, le deuxième fils dit à
sa mère : Mère, faites les petits pains ; que je m'en aille
ensuite faire fortune.
La mère fait les petits pains, et le fils s'en
fut par routes et par chemins.
Au bord de la même rivière, lui aussi il
rencontre le Seigneur Jésus et Saint-Pierre.
Le Seigneur Jésus le hèle : Dis, jeune
homme, est-ce que, en échange d'une récompense, tu nous passeras
de l'autre côté.
Le Seigneur Jésus, alors, pour le récompenser,
lui fit don d'un âne, en lui disant : Tiens, prends cet âne.
Chaque fois qu'il t'arrivera d'avoir besoin d'argent, dis à cet
âne : Au travail, mon âne ! et cet âne, aussitôt,
te donnera de l'or par ruisseau.
Notre homme, enchanté d'avoir fait fortune, prend
aussitôt le chemin de retour.
Le soir, il parvient lui aussi à la même
auberge que son frère. Et, s'en allant au lit, il confia l'âne,
en disant : De grâce, n'allez pas dire à cet âne : Au
travail, mon âne ! - Que non, certes !
Mais, le jeune homme était à peine couché,
que les hôteliers dirent à l'âne : Au travail, mon âne
! Et voici que l'âne ne s'arrêtait plus de leur faire de l'or
par ruisseau. Et grand fut l'effarement de ces gens.
Sur-le-champ, ils troquèrent cet âne contre
un âne en tous points semblable, et puis, bien silencieusement, ils
s'en vont au lit.
le lendemain, aussitôt qu'il se fut éloigné
de l'auberge, notre garçon dit à l'âne : Au travail,
mon âne ! Mais, toute révérence gardée, l'âne,
par ruisseau, lui fit de cette autre chose (que vous devinez bien). Et
notre homme, navré de n'avoir pas fait fortune, s'en revint chez
lui tout déconfit.
Vite après, le troisième fils dit sa mère
: Mère, faites vite des petits pains. C'est mon tour d'aller faire
fortune.
La mère fait les petits pains, et le fils s'en
fut par routes et par chemins.
Au bord de la même rivière toujours, il
rencontre, lui aussi, le Seigneur Jésus et Saint-Pierre.
Le Seigneur Jésus le lui ayant demandé,
il les transporta tous deux de l'autre côté. Et le Seigneur
Jésus, en récompense, lui remit un bâton : Frappe,
Maria, frappe ! et ... tu verras ce que tu verras.
Bonjour et merci bien ! pour le soir, notre garçon
était rendu à l'auberge même où l'on avait pillé
ses deux frères.
En allant au lit, il dit aux hôteliers : Serrez-moi,
je vous prie, ce bâton, jusqu'à demain matin. Mais dans votre
intérêt, gardez-vous bien de lui dire : Frappe, Maria, frappe
! - On s'en garderait, certes !
Mais à peine le garçon était-il
couché, que les hôteliers prenaient le bâton et lui
disaient : Frappe, Maria, frappe !
Ah ! bien oui ! Voici que le bâton, à l'instant
même, frappe kisk , frappe kask , s'acharnant après
les choses et les gens, menaçant de tout briser. Et les hôteliers
de gémir aussitôt, Aïe ! par ici, Atch
par là. Impossible absolument d'arrêter le bâton. Il
frappait, il frappait toujours ! Si bien que, à la fin, notre garçon
se lève à ce tapage.
Affolés, les hôteliers hurlaient : De grâce,
nous vous en prions, arrêter le bâton ! Et nappe, étends-toi
! Au travail, mon âne ! tout cela vous sera rendu !
Notre garçon dit : Arrête, Maria, arrête
! et arrêta ainsi le bâton.
Puis, juché sur Au travail, mon âne, la
Nappe étends-toi sous le bras, Frappe, Maria, frappe à la
main, il s'en revint à la maison.
Avec sa mère et ses deux frères, il vécut
riche, Dieu sait combien de temps !
Et, bien s'ils vécurent, bien ils durent mourir.
Tiré de "Légendes Basques"
de Jean Barbier, aux Editions Elkar - 1983
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Le Seigneur Jésus et Saint-Pierre
allaient donc de par le Pays Basque, cette fois-là encore.
Quelque part par là, en
Labourd, ils rencontrent une femme qui s'en allait, une citrouille sur
la tête, une autre encore dans la main.
Saint-Pierre dit à Jésus
:
Seigneur, ces citrouilles, elle
les a volées ! J'y mettrais mon cou...
- Tais-toi, Pierre, et ne jure
pas ainsi ; la citrouille n'est que de l'eau seulement... Ne savais-tu
pas cela, innocent ?
Voilà pourquoi, dit-on,
il est permis, depuis, de prendre dans les champs la citrouille d'autrui.
C'est de l'eau seulement !
Tiré de
"Légendes Basques" de Jean Barbier, aux Editions Elkar - 1983
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Un jour, dans le temps que le Seigneur
Jésus et Saint-Pierre cheminaient en Pays Basque, ils rencontrèrent
un ancien soldat qui mendiait, parce qu'il avait été quelque
peu blessé.
Le vieux soldat demanda donc une
aumône au Seigneur Jésus. Et le Seigneur de lui répondre
qu'il n'avait point besoin d'argent, mais qu'il lui donnerait tout de même
quelque chose :
Voulez-vous un sac de tout de suite
ou le ciel plus tard ?
Et Saint-Pierre lui soufflait à
voix basse :
Demande-lui le ciel... le ciel
!
Et l'homme de lui répondre
tout haut :
Vous en parlez à votre aise,
vous !... S'il ne nous fallait pas vivre avant d'aller au ciel, oui !...
Seigneur, donnez-moi, je vous prie, un sac.
Et, lui donnant un sac, le Seigneur
Jésus dit :
Au moindre besoin, vous aurez assez
de lui dire : Trentekutchilo !
Bonjour et mille mercis, notre homme
s'en fut, tandis que Saint-Pierre le gourmandait à voix basse. Et,
tout de suite après, voilà que survient un boulanger avec
une voiture remplie de pains encore tout chauds. L'ancien soldat demande
au boulanger s'il veut bien lui donner un peu de pain.
T'imagines-tu donc que j'ai mes
pains pour toi ? Tu n'en auras pas. Va ton chemin !
Ah ! oui bien ?... Le mendiant
de crier aussitôt : Trentekutchilo !... Et le sac de se remplir instantanément
de pains. Notre homme s'en fut aussitôt joyeusement, ayant des vivres
pour quelques jours.
Vite après, un collecteur
d'impôts vient à passer avec un âne tout chargé
d'argent. Et notre homme de lui crier :
Donnez-moi, je vous prie, quelques
sous.
- Quelques sous ? Non ! Pas un
liard seulement ! Penses-tu que ce soit pour ton joli minois que j'ai recueilli
tout cet argent ?
Il tombait bien de parler ainsi
! Le vieux soldat de crier aussitôt : Trentekutchilo ! Et son sac
de se remplir d'or instantanément.
Et il était riche ainsi
et pour toujours.
Vite après, il se maria.
Et il vivait heureux, allant béatement faire sa promenade de tous
les jours.
Et voici qu'un jour, il se rend
compte que sa femme devient sombre et s'étiole, tous les jours un
peu plus :
Qu'avez-vous donc pour être
triste ainsi ? N'auriez-vous pas tout ce que vous désirez ?
Sa femme, d'abord, n'osa rien lui
avouer. Mais, ensuite, elle lui confia qu'à chaque fois qu'il était
sorti, un homme grand et laid, un monstre, venait qui la mettait dans des
transes terribles.
Le lendemain, le vieux soldat,
ayant simulé une sortie, se cacha dans le coin de la porte.
Arrive l'homme monstrueux. Le vétéran
de crier : Trentekutchilo ! Et le monstre de s'enfermer aussitôt
dans le sac, la tête la première. Le soldat le frappe alors
et le roue de coups et finalement... le tue.
Puis, il porte les ossements du
monstre chez le forgeron du village, lui demandant d'en faire quelque chose.
Le forgeron voulut en faire une
croix. Mais, en aucune manière il ne put parfaire l'ouvrage. Et
c'est ainsi qu'ils se convainquirent que le dit monstre était un
démon.
Le vétéran mourut
enfin de vieillesse. Mais auparavant, il demanda que sa femme lui fit la
grâce de mettre le sac dans son cercueil.
Il s'en fut donc, avec le sac,
à la porte du ciel.
Mais Saint-Pierre, sans le moins
du monde ouvrir sa porte, le dévisagea d'une petite fenêtre,
et ayant tout de suite reconnu l'homme, il se mit à lui crier :
Où viens-tu ?... Au ciel
? Toi, au ciel ?... Lorsque, jadis, le Seigneur te donna le choix entre
ce ciel et un sac misérable, dare dare tu laissas le ciel pour le
sac ! Avec ton sac, va maintenant où tu voudras. Et, vivement, il
referma la petite fenêtre.
Le pauvre homme s"en allait donc
en enfer. Mais, devant lui, aussitôt, des diables surgissent innombrables,
qui, la fourche pointue dans les mains, se prennent à lui crier
:
Où penses-tu venir ?...
En enfer ?... Polisson que tu es ! Il y a de cela quelques années,
sur terre, tu nous as tué notre père. Va-t'en d'ici, si tu
es sage, et vivement encore !...
Il s'en revient donc du côté
du ciel.
Cette fois, par mégarde,
Saint-Pierre avait laissé la porte entr'ouverte. Le vieux soldat
entre donc dans le paradis.
Mais Saint-Pierre eut assez vite
fait de le remarquer et lui cria d'avoir à vider les lieux, et un
peu vivement !
Notre homme eût désiré
dire quelque chose. Mais Saint-Pierre ne voulait rien entendre.
Ne sachant plus à quoi se
résoudre, le vieux soldat alors de s'écrier : Trentekutchilo
! Et Saint-Pierre se trémoussait, refusant d'entrer dans le sac...
Mais, Dieu me pardonne ! de gré ou de force, il lui fallut bien
y entrer, le Seigneur Jésus, autrefois, l'ayant ainsi décrété.
Sur ces entrefaites, la Sainte
Vierge s'approcha de cet esclandre.
Elle écouta les raisons
du vieux soldat, et puis, tout de suite, dans un sourire, elle arrangea
toutes choses. Elle délivra Saint-Pierre, l'apaisa affectueusement,
et... fit entrer le soldat dans le ciel.
Quand, un jour, nous y serons nous-mêmes,
nous l'y verrons, tout à côté de la porte, sur la droite.
Tiré de
"Légendes Basques" de Jean Barbier, aux Editions Elkar - 1983
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| Le
Tartare et les trois enfants |
Trois jeunes enfants étaient
restés orphelins de père et de mère. Comme ils étaient
sans ressources, n'ayant pas même un morceau de pain à mettre
sous la dent, ils suivirent le conseil de leur cadet et se mirent en route
pour chercher fortune. De forêt en forêt, ils arrivèrent
au soir sans rencontrer une maison où souper. Le cadet grimpe sur
un arbre et découvre au loin un beau château. Il y conduit
ses frères que réjouit l'espoir d'un bon repas. Ils frappent
et demandent la charité du vivre et du couvert pour la nuit.
Le maître était absent.
La servante les fait entrer et leur sert un souper copieux dont ils ne
laissent miette. Puis, elle les fait se coucher dans une barrique sans
fond.
- Gardez-vous, leur dit-elle, de
faire le moindre bruit, de prononcer un mot ; car bientôt rentrera
le Tartare, mon maître, et s'il découvre qu'il y a chez lui
quelque chrétien, il vous mangera sans miséricorde.
Les trois orphelins, saisis de
terreur, se tiennent cois, osant à peine respirer.
Alors arrive le Tartare. A peine
est-il entré qu'il va flairant ça et là.
- Il y a, dit-il en grondant, quelque
chrétien ici.
- Vous vous trompez, Monsieur,
il n'y en a point.
- S'il n'y en a plus, il y en a
eu du moins ; j'en sens l'odeur. Dis-moi la vérité ou je
t'extermine.
la servante, épouvantée,
n'osa pas nier davantage.
- A dire vrai, Monsieur, il est
venu ici, pendant votre absence, quelques chrétiens. Mais ils sont
tout petits et sont arrivés à moitié morts de froid
et de faim. Je les ai fait réchauffer auprès du feu et leur
ai donné à manger. Ils sont là, dans cette barrique,
déjà endormis.
- Sortez de là, dit le Tartare
d'une voix rude, en retirant la couverture placée sur la barrique.
Les enfants quittent leur couche
et se présentent tout tremblants.
- Donne-leur encore à manger
et à boire, dit le Tartare à la servante, et conduis-les
dans la chambre où est le lit.
La servante obéit et redescend
ensuite dans la cuisine. Le Tartare avait mis sur le feu une grande chaudière
pleine d'eau et aiguisait son couteau. Il lui dit :
- Surveille ces enfants, et quand
ils dormiront, viens m'avertir.
La servante monte dans la chambre
et trouve les enfants éveillés.
- Pauvres petits, leur dit-elle
à voix basse, prenez bien garde à vous ; tout à l'heure
mon méchant maître montera pour vous tuer.
Elle redescend ensuite à
la cuisine et annonce au Tartare que les enfants ne sont pas encore endormis.
Cependant les trois frères
tiennent conseil. Comment fuir ? Par la fenêtre sans doute. Mais
elle est bien haute et ils n'ont pas de corde. le cadet dit que le drap
du lit, bien attaché, peut remplacer la corde, pourvu qu'ils descendent
un à un. Ils s'échappent ainsi et s'éloignent à
toutes jambes. la servante vient à la porte. Elle écoute
; elle regarde par le trou de la serrure et ne voit ni n'entend rien.
Le Tartare averti monte l'escalier,
entre dans la chambre et crible de coups de couteau le lit qui n'en peut.
Dès le matin il songe à préparer son ragoût
et trouve le lit vide.
- Où as-tu mis ces trois
agneaux ?
- Je n'y ai point touché
et ne suis pas revenue à la chambre depuis hier soir.
- Ils sont partis ; mais je les
rattraperai bien. Donne-moi mes bottes sans tarder.
Or, quand le Tartare avait chaussé
ses bottes, il faisait cent lieues d'une seule enjambée. Vous pensez
qu'il ne lui fallut pas longtemps pour rattraper les enfants. Ils le virent
venir de loin et se cachèrent derrière un buisson. Le Tartare
cependant choisit un bon endroit pour s'étendre et ne tarda pas
à s'endormir.
Les enfants connaissaient bien
la vertu des bottes de cent lieues et résolurent de s'en emparer,
comme de leur unique moyen de salut. Ils s'approchèrent donc sans
bruit du dormeur et tout doucement lui retirent ses bottes. Aussitôt,
ils reprennent le chemin du château :
- Tenez, disent-ils à la
servante, nous venons de la part de Monsieur vous demander de nous donner
l'argent qui est dans l'armoire. C'est pour nous payer d'avoir retrouvé
ses bottes que nous vous rapportons.
La servante, persuadée par
la vue des bottes, leur remit l'argent de l'armoire, avec quoi les trois
enfants retournèrent dans leur maison, riches désormais.
Quant au Tartare, privé
de ses bottes, il eut beaucoup de peine à rentrer à la maison.
Et vous pensez bien quelle fut sa colère et sa honte quand il apprit
qu'il avait été dupé par des enfants.
Tiré de "Récits & Contes
populaires du Pays Basque - tome 1" de Pierre Bidart, aux Editions Gallimard-
1978
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